« Blue », nouvelle de science fiction

Le 9 juin 2118, la vie de Pitt bascula soudain irrémédiablement. Quelques jours auparavant, son grand-père bien-aimé s’en était allé pour un sommeil éternel. Alors qu’il faisait du rangement dans le bureau de son aïeul, il ouvrit un carton contenant des babioles et au fond, un objet curieux, d’une grande rareté : un livre. Les « I-papers » avec leurs hologrammes pouvant projeter jusqu’à vingt trillons de pages de lecture avait écrasé le marché depuis bien longtemps et il ne s’attendait pas à trouver là ce genre d’antiquité poussiéreuse et fragile. 

Le livre parlait de la mer telle qu’elle était autrefois et sur les photographies couleur, on pouvait apercevoir de vastes étendues bleutées à perte de vue, des plages de sable fin sans immondices, des fonds-marins peuplés de leurs habitants multicolores. C’est en tournant les pages qu’il comprit la passion que son grand-père, un ancien marin, avait pu avoir pour la mer et soudain ses récits d’aventure qui l’enthousiasmaient tant quand il était enfant lui revenaient en tête. La mer n’était pas alors la poubelle immonde et stérile qu’elle était devenue. C’était une maîtresse sauvage, indomptable, à la chevelure parfumée d’embruns et ondoyante sous les caresses du vents, qui vous portait sur son dos souple jusqu’au bout du monde, non sans quelques périlleuses ruades.

Depuis lors, Pitt travaillait sur un projet qui devait révolutionner le monde : inventer une machine suffisamment puissante pour nettoyer les océans de fond en comble. Son objectif était de retrouver la mer bleue et translucide que connaissaient ses aïeuls, que cette planète retrouve son surnom de « planète bleue » qu’elle avait perdu il y avait cinquante ans. Cela faisait bientôt un an qu’il se consacrait entièrement à ce rêve et chaque soir, à table, alors que Dobby, le majordome automate lui servait une assiette de pomates (un légume transgénique entre la pomme et la tomate) et de criquets (On ne mangeait plus de protéines que sous forme d’insectes, les élevages bovin, porcin, ovin ayant été abandonnés pour des enjeux environnementaux), Pitt s’empressait de raconter à son fils unique et à sa femme, la formidable découverte qu’il avait faite. A son tour, il narrait les histoires que lui contait autrefois son grand-père, les sorties en mer qu’il faisait avec ses amis, les parties de pêche, et la fois où il avait failli se faire attaquer par un requin en Mer du Sud. Avant de tomber dans les bras de Morphée, son fils lui murmurait, avec toute l’énergie qui lui restait, qu’il trouvait ça dommage de ne pouvoir jamais connaître la vraie mer, celle de son arrière grand-père. « J’y travaille, mon fils ! J’y travaille! » pensait-il sans oser le lui promettre.

Pourquoi son fils ne pourrait-il jamais voir la mer ? C’était insupportable. Il était prêt à tout pour réaliser son rêve, même s’il fallait déplacer des montagnes d’eau.

Le 9 juin 2012, un an après la découverte du fameux livre qui avait changé sa vie, Pitt organisa son départ. Il embrassa sa femme, salua son fils qui entre deux larmes arborait un grand sourire. « Papa, lui dit le petit, tu es le plus courageux des hommes. Lorsque j’aurai un fils, je lui donnerai ton nom ». Ce compliment toucha Pitt, qui eut un sourire amusé. Il fit quelques recommandations à Dobby puis prit le chemin de la sortie. Il grimpa dans son aviure ( Appareil motorisé qui s’apparente à une voiture mais possédant des ailes rétractables ) et entra sa destination dans l’ordinateur de bord. C’était, à en croire les récits de son grand-père qui y était né, une ville maritime qui, il y a cinquante ans, avait l’un des ports les plus productifs en matière de pêche et de pisciculture, une ville florissante où, il y a cinquante ans, il faisait si bon vivre : Cherbourg.

Après cinq heures de vol, Pitt atterrit enfin, en mode « hydravion » faute de piste d’atterrissage sur la zone que lui indiquait son GPS. Rien, en effet, ne lui aurait permis de reconnaître les paysages des photographies. Ce n’est qu’en scrutant les profondeurs grâce à son sonar qu’il confirma sa destination et en même temps la raison de sa venue : Cherbourg avait disparu enfouie sous les eaux polluées de la mer. Le Cotentin lui-même qui était autrefois une Presqu’île superbe à la nature préservée et sauvage s’était réduit à une peau de chagrin, devenu une île déserte et lugubre, couverte de déchets plastiques étouffant la moindre végétation. Le jeune homme ne pouvant plus supporter cette vision d’horreur décida de se hâter. Son objectif était de rencontrer un ancien pêcheur pour confirmer sa localisation.

C’est alors que sur un vieux rafiot rafistolé, il aperçut celui qu’il espérait. C’était un très vieil homme, engoncé dans une vareuse, pipe au bec, l’air à la fois sévère par la difficulté de sa vie et bon par nature. « Vieil homme ! L’interpella-t-il, vieil homme ! J’ai à vous parler ! » Alors, l’ancêtre, habitué à ne pas se laisser dicter sa vie par sa montre (en d’autres termes, habitué à prendre son temps et à rester ouvert aux rencontres imprévues), stoppa son moteur et vint aborder l’hydraviure de l’étranger. Dès que Pitt se fut présenté comme un scientifique voulant nettoyer les fonds marins, le vieil homme, sans qu’on ait besoin de le questionner, commença à parler : « Cet océan de déchets est un désastre. Quand j’étais enfant, j’allais me baigner non loin d’ici. L’eau était transparente. Cherbourg était une ville florissante et pleine de vie. Aujourd’hui, tout le monde a fui sauf ceux qui sont morts ou ceux qui comme moi vivotent en se déplaçant d’îles en îles. Qui voudrait vivre à côté d’une décharge ? Ceux qui ne peuvent faire autrement, c’est tout ! Le plus grave dans tout cela, c’est la disparition des animaux marins : eux, ils n’ont rien fait, rien demandé… plus de poissons, plus de dauphins, plus aucune merveille de la nature à contempler. Les gouvernements n’ont rien fait. Ils ont abandonné la mer quand par la faute des Hommes, elle est devenue stérile, immonde. Ils n’avaient plus rien à y gagner. Alors, ma foi, si vous pouvez changer les choses, faites-le ! La mer, c’est toute ma vie. »

Pitt l’assura alors de son soutien puis il s’envola pour Copenhague. Cette capitale du Danemark était aussi l’une des villes les plus à la pointe des technologies liées au développement durable. C’était l’endroit idéal pour présenter ses plans et mener à bien son projet. Au bout d’une heure de vol, arrivé dans la capitale danoise, Pitt fut émerveillé par tant de modernité. Les immeubles étaient faits principalement de verre, le sol était réservé aux piétons. Des véhicules silencieux fonctionnant à l’énergie solaire circulaient sur des routes de plasma, vingt mètres au dessus de leur tête. Mais pas de temps à perdre. Il devait rejoindre au plus vite l’organisme d’État chargé des questions environnementales pour soumettre son projet.

Au sein d’un immeuble de verre orné de jardins suspendus, plus de mille scientifiques de tous les pays du monde circulaient librement en open spaces, conversant dans leurs langues respectives sans sembler avoir de difficultés pour se comprendre. Ils s’étaient sans doute fait greffer la puce polyglotte, indispensable à ce type de mission. Mais Pitt, lui, se croyait perdu dans la tour de Babel. Il s’adressa au robot de l’accueil, qui téléchargea directement les données numériques du projet de Pitt, nommé « Blue », en analysa la pertinence et obtint un rendez-vous immédiat avec une des éminences grises de l’organisation. Quand une idée semblait bonne, on ne tergiversait pas. On avait assez traîné par le passé. Il n’était plus temps des longueurs administratives diverses. Aussitôt, le projet lu par le directeur, plébiscité par l’équipe de scientifiques, les fonds internationaux pour le sauvetage environnemental furent débloqués et aussitôt, un groupe de travail se rassembla autour de Pitt.

Pitt était extrêmement heureux de son succès si fulgurant. « Blue » était d’une extrême complexité. Il s’agissait d’une sorte de fusée nouvelle génération d’une vingtaine de mètres. Une fois atteint la stratosphère, elle libérerait soixante-douze projectiles sous forme de lance-plasma, chacun programmé pour tomber dans une zone bien déterminée, chacune étant répartie entre les sept océans. Lorsque tous les projectiles entreraient dans l’eau, chacun exploserait pour libérer dix-huit quintillion de nano-bactéries qui auraient la faculté de manger le plastique ainsi que tout autre dérivé du pétrole. Ces nano-particules étant très voraces, une fois l’océan purifié, se dévoreraient entre elles, ne laissant aucune trace de leur passage ni de la pollution passée. Si ses calculs étaient exacts, il faudrait environ quarante-sept ans pour que la planète retrouve son aspect d’antan.

Après avoir reçu l’accord de l’ONU, le projet « Blue » arriva enfin à sa dernière phase, le lancement de la fusée. Le départ fut programmé pour le 26 février 2119, une date qui resterait sûrement gravé dans les mémoires. Quelques heures avant le lancement, Pitt ainsi que tous les scientifiques furent placés au premier rang, à six cents mètres de la zone de décollage. Ils étaient tous émus. Le moteur commença son démarrage, une voix décompta « …sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, décollage ». La fusée quitta le sol dans une panache de fumée bleue. Alors, tout le monde se prit dans les bras avec des cris de joie.

Quelques dizaines d’années plus tard, un jeune homme du nom de Pitt se levait. Comme chaque matin, il alla à sa fenêtre, goûta la température de l’air, consulta le baromètre de sa montre et étudia la force et l’orientation du vent. Belle journée pour faire du surf ! Se dit-il, saisissant aussitôt sa planche. Puis il se dirigea vers la mer, entra alors dans l’eau bleue et translucide qu’il aimait tant, en ayant comme toujours une petite pensée émue pour son grand-père, décédé depuis.

Paul et Titouan, 2B

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